La S.A.C

LA SOCIETE AFRICAINE DE CULTURE- 1956

Depuis longtemps, le fondateur de Présence Africaine réfléchit à la consécration d’une « Société Africaine de Culture » qui rassemblerait dans une seule et même mouvance des hommes de culture du Monde Noir. Plus que l’idée, à présent, l’impérieuse nécessité de réunir les intellectuels noirs parmi les plus éminents, de manière à créer ce mouvement culturel, s’impose, pressante.

«L’évidence s’impose chaque jour que la culture agit sur l’âme et le destin des peuples, que l’on peut, par la culture, détruire l’équilibre moral d’une communauté ou d’un individu comme on peut renforcer en eux la foi en l’Homme et l’optimisme de la création. » (Alioune Diop)

Présence Africaine organise alors le Premier Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs. Dans l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne, à Paris, Africains, Américains, Antillais se penchent sur la « crise de la culture » (19-22 septembre 1956). Une résolution du Congrès demande la création d’un espace de réflexion et d’échanges nécessaire à la renaissance du Monde Noir : la Société Africaine de Culture se constitue à l’issue du Congrès. La Revue publie les actes du Congrès de la Sorbonne, La crise de la culture négro-africaine, et devient légitimement l’organe de communication de la Société Africaine de Culture.

Organisation internationale non gouvernementale, la Société Africaine de Culture (SAC) affirme dans le préambule de son Acte constitutif son but et ses objectifs : « …unir par des liens de solidarité et d’amitié, les hommes de culture du monde noir. Ces derniers, conscients de leur mission, entendent : créer ou favoriser, dans la crise actuelle, les conditions nécessaires à l’épanouissement de leurs propres cultures ; coopérer au développement et à l’assainissement de la culture universelle. »

Dès sa création, la Société Africaine de Culture prend l’engagement de s’organiser et d’organiser son action afin d’affirmer, de défendre, d’enrichir les cultures nationales, de se prononcer sur le sens des événements et des œuvres culturelles du monde, de promouvoir, dans ce sens, le respect des Droits de l’Homme et d’œuvrer pour l’égalité des Droits économiques de chaque individu dans toutes les communautés humaines sans égard à sa race ou à sa religion.

MESSAGE DE CLAUDE LEVI-STRAUSS A LA REVUE PRESENCE AFRICAINE A L’OCCASION DU 1ER CONGRES INTERNATIONAL DES ECRIVAINS ET ARTISTES NOIRS (PARIS, LA SORBONNE, 19-22 SEPTEMBRE 1956)

A elle seule, l’idée qui préside à l’organisation de votre Congrès suffirait à attester qu’une nouvelle période est en train de s’ouvrir, dans l’histoire de la pensée humaine. Le premier indice nous en avait été fourni il y a une dizaine d’années, quand l’Université de Londres a décidé de transformer le nom de son illustre School of Oriental studies en celui de School of Oriental and African studies. Cette addition signifiait bien davantage que celle d’un nouveau domaine géographique à des études jusqu’alors limitées à l’Orient et l’Extrême-Orient. En vérité, nous assistions ainsi à une nouvelle démarche – la dernière sans doute – de cette entreprise humaniste qui commence à la Renaissance pour se parachever peut-être dans les recherches, et mieux encore dans la prise de conscience, dont votre Congrès marque l’inauguration. Que fut, que continue d’être l’humanisme ? Un effort pour connaître et comprendre l’homme, fondé sur la comparaison de ses oeuvres les plus éloignées dans l’espace et le temps. Cette définition valait déjà pour la redécouverte de la culture gréco-romaine dont l’intérêt n’était pas tant intrinsèque, qu’il ne résidait dans le fait que cette culture était, historiquement et géographiquement, la plus distante de celles alors connues de la pensée occidentale. Ce premier humanisme qui fut celui de la Renaissance savait donc déjà qu’aucune civilisation ne peut réussir à se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres, pour servir de termes de comparaison. Mais l’univers humain restait encore circonscrit par les limites du bassin méditerranéen au point de vue géographique, et au point de vue historique, par une épaisseur de vingt siècles à peine : 500 avant notre ère environ, jusqu’à 1500. Il s’agissait donc d’un humanisme fondé sur quelques civilisations privilégiées – la Grèce et Rome – et, par un singulier corollaire, destiné exclusivement à la jouissance d’une classe privilégiée à qui la culture était seulement accessible. A cet humanisme aristocratique de la Renaissance succèdera progressivement, au XIXe siècle, un humanisme bourgeois. Bourgeois, en plusieurs sens : non seulement parce que la culture s’ouvre alors à tous ceux qui ont les moyens matériels d’en payer le prix, mais aussi parce qu’elle porte, au-delà de l’antiquité classique et du monde méditerranéen, sur des civilisations plus lointaines, qui sont avant tout, pour l’Occident, des objets d’exploitation économiques : fournisseurs de matières premières à bas prix et marchés d’exportation. Enfin, cet humanisme « non classique » comme le désigne encore notre nomenclature universitaire, ne s’intéresse qu’aux productions de ces civilisations lointaines qu’on pourrait appeler « bourgeoises », c’est-à-dire les documents écrits et les monuments figurés, comme si des peuples si différents ne méritaient l’attention que par leurs productions les plus savantes et les plus raffinées. Après l’humanisme aristocratique de la Renaissance, l’humanisme bourgeois du XIXe siècle, votre Congrès annonce l’avènement, pour le monde fini qu’est devenu notre planète, d’un humanisme démocratique, qui sera aussi le dernier. L’intégralité des sociétés humaines y mérite une place et non plus quelques unes d’entre elles seulement. En même temps que l’Afrique, par votre bouche’ l’Amérique andine revendique la sienne ; l’Asie du sud-est l’a déjà conquise. Puisse la Mélanésie l’obtenir avant que ses richesses humaines aient été anéanties. Car, à un humanisme véritable, aucune fraction de l’humanité ne peut demeurer étranger. Or, ces civilisations dont vous êtes les porte-parole eurent peu ou pas de documents écrits et certaines ne s’adonnèrent qu’à des formes périssables de monuments figurés. A défaut de ces productions dites nobles, on doit, pour les connaître, s’attacher, avec une passion et un respect identiques, aux formes « populaires » de la culture : celles qui sont partagées entre tous les membres de la société, jusqu’aux plus humbles, au même titre que le bon sens dont parlait Descartes. Votre humanisme est ainsi démocratique, non seulement dans son objet, mais aussi dans sa méthode. Et il l’est enfin dans son but puisque, par votre bouche, des sociétés qui comptent du nombre de celles qui demeurèrent, pendant des siècles, les plus ignorées et méprisées de l’Occident, prennent rang sur un pied d’égalité, avec les plus prestigieuses, pour nous convaincre qu’aucune connaissance de l’homme n’est possible, si la totalité de l’homme n’est pas reconnue comme intégralement digne du savoir, de même que la survie de l’humanité n’est concevable que si la qualité de partenaire de plein droit est accordée à chacune des entités collectives, historiques et concrètes, qui la composent.

Claude Lévi-Strauss
Vallerangue (Gard), Le 31 août 1956
In Revue Présence Africaine N° VIII/IX/X Juin-Novembre 1956 (pages 385 à 387)
(DR Présence Africaine)

Animée par cette « profession de foi », très tôt elle ouvre des sections dans le monde entier : Burundi, Cameroun, Côte d’Ivoire, Etats-Unis, Gabon, Ghana, Haïti, Burkina Faso, Mali, l’AMSAC (USA) … La Revue favorise l’échange entre les Sections nationales de la SAC. Compte tenu de ses objectifs et des actions qu’elle mène, l’UNESCO accorde à la SAC, en 1958, le statut consultatif, en catégorie A. Un accord de Siège est signé avec le Sénégal.

Les présidents de la SAC

1956 – 1969 Jean Price-Mars (1876 – 1969)

Né le 15 octobre 1876 à la Grande Rivière du Nord (Haïti), Jean Price Mars fait ses études de médecine et d’anthropologie à Port-au-Prince et à Paris. Il mène une brillante carrière politique, diplomatique, ainsi que dans le domaine de la culture et de l’éducation. De 1945 à 1951, il est délégué de la République de Haïti à l’ONU, puis Ambassadeur à Paris. Il fonde l’Institut d’Ethnologie d’Haïti et y professe en chaire d’Africanologie et de Sociologie. Jean Price-Mars fonde également la Société d’Histoire et de Géographie d’Haïti, et devient Recteur de l’Université. Sur le plan politique, il assume les fonctions de Secrétaire d’Etat aux Relations extérieures et aux Cultes de son pays. Président du Premier Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs en 1956, il est le premier Président de la Société Africaine de Culture.

1969 – 1978 Eric Williams (1911 – 1981)

Né le 25 septembre 1911 à Port of Spain, (Trinidad) il fait ses études primaires à Tranquility Boy’s School, puis ses études secondaires au Queen’s Roya College. Major de sa promotion au St-Catherine’s College (Oxford) en licence d’Histoire moderne avec des First Class Honors, il obtient en 1939 un PhD pour sa thèse sur les aspects économiques de l’abolition de l’esclavage dans les Antilles Britanniques. Cette thèse fut remaniée et publiée en 1944 sous le titre Capitalism and Slavery. Docteur en Droit, en Lettres, il devient Président de la Société Africaine de Culture en 1969. C’est sous sa présidence que fut instituée la « Journée des Peuples Noirs », adoptée par la 20e session de la Conférence générale de l’UNESCO (1978) et célébrée le premier dimanche de chaque année.

L’unité des cultures africaines – Le deuxième Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs

Trois ans après le Premier Congrès, qualifié à l’époque de « Bandoeng culturel », la SAC organise à Rome, du 26 mars au 1e avril 1959, au Capitole, le Deuxième Congrès : « l’unité des cultures négro-africaines ». Cette même année, la SAC convoque un colloque dont le thème est déjà un cri d’alerte : « Problèmes du sous-développement en Afrique ».

Le processus qui doit mener l’Afrique à l’indépendance est désormais irréversible. Les revendications prennent des formes multiples : grève, refus de travaux forcés, organisation de résistance dans les maquis. La SAC anticipe les problèmes qui ne manqueront pas de surgir dès l’accession à l’indépendance, et en 1958, elle organise le colloque « Les Peuples de Bandoeng et le sous-développement ».

1966 « Fonctions et significations de l’art nègre » – le Premier Festival mondial des arts nègres

L’une des résolutions du Deuxième Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs de 1959 demandait le principe d’un festival mondial qui devait être une grande fête de la culture africaine dans ses manifestations les plus populaires. Le Premier Festival se tient donc en 1966, du 1er au 264 avril, à Dakar, et reçoit vingt-quatre pays, qui présentent de nombreux spectacles vivants – théâtre, danse, musique – des expositions, – 500 pièces d’art nègre venues de musées du monde entier. Les travaux du Colloque, sur le thème « Foncions et significations de l’art nègre dans la vie du peuple », sont publiés dans la Revue Présence Africaine

L’année 1967 voit se tenir le Deuxième Congrès International des Africanistes à Dakar (11-20 décembre). La SAC est à nouveau membre du comité d’organisation de la rencontre et la Revue édite les actes de cette deuxième session.

L’Institut Culturel africain (ICA)

L’Organisation Commune Africaine et Malgache (OCAM) décide en 1968 de confier à la Société Africaine de Culture l’entreprise de créer un Institut culturel africain. Ce fut chose faite. En 1970, le siège de l’ICA est établi à Dakar. L’ICA a disparu depuis.

La Journée des Peuples Noirs

L’Institution d’une Journée de la solidarité des Peuples Noires devait répondre à la préoccupation essentielle de créer un espace symbolique pour que les communautés expriment leurs valeurs authentiques. En 1972, sous l’impulsion du Docteur Eric Williams, Premier Ministre de Trinidad et alors Président de la SAC, la Journée est instituée. Au cours de cette journée (alors le premier dimanche de l’année), les cultures des communautés noires s’expriment librement. Dans chaque pays, c’est l’occasion d’organiser des concerts, des spectacles vivants, des expositions d’art, des débats et de conférences sur la vie sociale, politique et culturelle, à la radio et à la télévision.

En 1978, l’UNESCO tient sa 20e Conférence générale. Opiniâtre, la Société Africaine de Culture réussit à faire voter une résolution qui reconnaît l’institution de la Journée des Peuples Noirs (ou de la civilisation noire).

Amadou Mahtar M’Bow, Directeur général de l’Organisation, donnera une première réalité au niveau international à cette résolution en assurant la présidence d’honneur de la célébration en 1980. La convergence des temps veut qu’en 1997, 20 ans plus tard, la Conférence générale de l’UNESCO s’est vu saisie d’un projet de résolution qui rappelle la reconnaissance en 1978 de la Journée des Peuples, et demande l’institution d’une Journée internationale de la mémoire….

Civilisation Noire et éducation

Le Nigéria accueille le Festival des Arts et de la Culture (FESTAC) en 1977. Une centaine de pays sont représentés à Lagos par de nombreux spectacles vivants, des expositions, des salons d’architecture qui présentent les savoir-faire africains. Le colloque sur le thème « Civilisation Noire et Education » met l’accent sur la corrélation entre la culture et de l’éducation : «Le problème de la civilisation noire n’est pas une simple curiosité archéologique, ni une question de bilan. Il est un problème de formation de types d’hommes, de types de sociétés de types de relations sociales dans un  monde où l’homme noir doit reconquérir sa place au soleil par son ingéniosité technique, le poids de ses sociétés, sa créativité artistique et son irremplaçable humanisme. Le problème de la civilisation noire aujourd’hui est essentiellement un problème d’éducation. »